Cautionnement des époux : Que se passe-t-il si l'engagement de l'un est annulé ?

En principe, l'inefficacité ou la nullité du cautionnement de l'un des époux n'entraîne pas la libération de l'autre. La Cour de cassation considère que les engagements sont indépendants, sauf si les époux ont fait de l'engagement conjoint une condition déterminante de leur propre consentement.

Patrimoine & dettes

9 déc. 2025

couple se tournant le dos
couple se tournant le dos
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Introduction : Le piège des cautionnements simultanés

Lorsqu'un couple sollicite un prêt professionnel ou immobilier, les banques exigent fréquemment que les deux époux se portent caution solidaire. Cette pratique courante cache pourtant un risque majeur : si l'engagement de l'un des conjoints est par la suite annulé ou déclaré inefficace, l'autre se retrouve seul face à la totalité de la dette.

Beaucoup d'époux pensent à tort que l'annulation du cautionnement de leur conjoint les libérera automatiquement de leur propre engagement. Cette croyance peut avoir des conséquences financières désastreuses. La réalité juridique est bien différente et mérite d'être comprise avant de signer tout acte de cautionnement.

La question centrale : Dans quelle mesure le sort de votre cautionnement dépend-il de celui de votre conjoint ? Devez-vous rembourser seul 100% de la dette si l'engagement de votre époux ou épouse est invalidé ?

Pourquoi un cautionnement peut-il être déclaré inefficace ?

Avant d'analyser les conséquences, il est essentiel de comprendre les motifs qui peuvent conduire à l'annulation d'un cautionnement.

La disproportion manifeste (Code de la consommation)

Le Code de la consommation protège les personnes physiques qui se portent caution pour un acte professionnel. L'article L. 343-4 prévoit qu'un cautionnement est inefficace lorsque l'engagement est manifestement disproportionné aux biens et revenus de la caution au moment où elle s'engage.

Cette disproportion s'apprécie au moment de la signature, en tenant compte :

  • Des revenus mensuels nets de la caution

  • De son patrimoine mobilier et immobilier

  • De ses charges et dettes existantes

  • De sa capacité d'épargne réelle

Par exemple, si l'un des époux dispose d'un revenu mensuel de 1 500 euros et se porte caution pour un prêt de 300 000 euros, son engagement pourra être jugé disproportionné et donc inefficace. La banque ne pourra pas lui réclamer le remboursement.

Le vice du consentement

Un cautionnement peut également être annulé pour vice du consentement, selon les règles du droit commun des contrats. Trois situations sont envisageables :

L'erreur : La caution s'est trompée sur un élément essentiel de son engagement (montant, durée, nature de l'obligation garantie).

Le dol : La banque ou le débiteur a menti ou dissimulé des informations importantes pour obtenir la signature (par exemple, cacher la situation financière réelle de l'entreprise emprunteuse).

La violence : La caution a signé sous la contrainte, qu'elle soit physique ou morale (menaces, pressions psychologiques).

L'indépendance des cautionnements : La position de la Cour de cassation

C'est ici que se situe le cœur du problème juridique. Que se passe-t-il lorsque deux époux ont signé des cautionnements le même jour, sur le même acte, et que l'engagement de l'un est par la suite annulé ?

Le principe d'indépendance

La jurisprudence de la Cour de cassation est constante sur ce point : même signés simultanément sur le même document, les cautionnements de chaque époux constituent des engagements juridiquement distincts et indépendants.

La Chambre commerciale a maintes fois affirmé que l'inefficacité du cautionnement de l'un des époux n'entraîne pas automatiquement la caducité (fin de validité) ou l'annulation de celui de l'autre. Chaque engagement doit être analysé séparément, avec ses propres conditions de validité.

Le raisonnement du juge

Pourquoi cette sévérité ? Les magistrats considèrent que l'engagement de l'un n'est généralement pas la "condition déterminante" de l'engagement de l'autre, sauf preuve contraire apportée par la caution qui souhaite se libérer.

Concrètement, cela signifie que :

  • Chaque époux est présumé avoir donné son consentement de manière autonome

  • Le simple fait d'avoir signé ensemble ne crée pas automatiquement un lien d'interdépendance

  • La banque peut poursuivre l'époux dont le cautionnement reste valable pour la totalité de la dette garantie

Cette position protège les créanciers professionnels. Si la banque perd une caution pour disproportion, elle conserve au moins l'autre garantie. Du point de vue des époux, c'est évidemment une situation dramatique : celui dont l'engagement subsiste se retrouve à devoir rembourser 100% d'une dette qu'il pensait partager à parts égales avec son conjoint.

Illustration pratique

Prenons un exemple concret. Monsieur et Madame Martin se portent caution solidaire pour le prêt professionnel de leur fils, à hauteur de 200 000 euros. Trois ans plus tard, l'entreprise fait faillite et la banque se retourne contre les cautions.

Madame Martin obtient gain de cause devant le tribunal : son cautionnement est déclaré inefficace pour disproportion manifeste. Elle disposait à l'époque d'un revenu de 1 200 euros mensuels et d'aucun patrimoine.

Monsieur Martin, lui, gagnait 3 500 euros et possédait un bien immobilier. Son cautionnement est jugé valable. Résultat : il doit rembourser seul les 200 000 euros à la banque, alors qu'il pensait que cette charge serait partagée avec son épouse.

L'exception : Quand l'annulation de l'un libère l'autre

Bien que rare en pratique, il existe des situations où l'époux dont le cautionnement subsiste peut obtenir sa libération.

La condition expresse

La solution la plus sûre consiste à insérer une clause d'interdépendance dans l'acte de cautionnement. Par exemple : "Mon engagement n'est valable que si le cautionnement de mon conjoint l'est également" ou "Je m'engage sous la condition résolutoire de la validité du cautionnement de mon époux/épouse."

Avec une telle clause, l'annulation du cautionnement de l'un entraîne automatiquement la caducité de celui de l'autre. Le problème ? Les établissements bancaires refusent généralement d'accepter ce type de stipulation, car elle affaiblit considérablement la garantie qu'ils recherchent.

Si vous êtes en position de négocier (client important, garanties alternatives disponibles), tentez d'imposer cette clause. À défaut, demandez au moins que cela soit mentionné dans un document annexe reconnu par la banque.

La théorie de l'erreur sur l'étendue des garanties

Certains avocats plaident que l'époux restant a commis une erreur déterminante au moment de son engagement : il croyait que la dette serait supportée par deux cautions (lui-même et son conjoint), alors qu'il se retrouve finalement seul à tout assumer.

L'argument juridique est le suivant : en signant, la caution pensait bénéficier d'une sorte de "division" de fait de la dette. L'annulation de l'autre cautionnement change radicalement la portée de son engagement initial.

Attention : La Cour de cassation se montre très sévère sur cette argumentation. Pour qu'elle soit acceptée, il faut démontrer que :

  • L'existence de deux cautions était un élément déterminant de votre consentement

  • Vous ne vous seriez jamais engagé seul

  • La banque était au courant de cette condition (preuves écrites, témoignages)

En l'absence de preuves solides, cette stratégie échoue généralement. Les juges estiment que chaque caution solidaire accepte par nature de garantir la totalité de la dette, indépendamment de l'existence d'autres garants.

Le manquement de la banque à son devoir de mise en garde

Une autre voie peut être explorée : le défaut de mise en garde du créancier professionnel. Depuis plusieurs arrêts importants, la Cour de cassation impose aux banques un devoir d'information renforcé envers les cautions non averties.

Si la banque n'a pas clairement expliqué que l'annulation éventuelle du cautionnement de votre conjoint vous laisserait seul débiteur de la totalité, vous pourriez invoquer un manquement à ce devoir. Cela ne vous libérera pas automatiquement, mais peut permettre d'obtenir des dommages-intérêts qui compenseront une partie de votre préjudice.

Conseils pratiques pour les époux cautions solidaires

Face à ces risques, voici les précautions à prendre avant de signer un cautionnement avec votre conjoint.

Avant la signature :

  • Faites analyser vos revenus et votre patrimoine par un avocat ou un conseiller juridique pour vérifier qu'il n'y a pas de disproportion manifeste

  • Demandez une simulation détaillée des mensualités et du coût total du prêt garanti

  • Vérifiez la santé financière du débiteur principal (l'entreprise ou la personne pour qui vous vous portez caution)

  • Négociez un plafonnement de votre engagement dans le temps ou en montant

  • Exigez une clause de solidarité conditionnelle liant les deux cautionnements (même si la banque refusera souvent)

Lors de la signature :

  • Lisez intégralement le contrat, y compris les clauses en petits caractères

  • Posez des questions précises sur ce qui se passe si l'autre cautionnement est annulé

  • Demandez la mention manuscrite obligatoire prévue par la loi (elle doit indiquer la nature et l'étendue de votre engagement)

  • Conservez tous les documents : contrat de prêt, acte de cautionnement, justificatifs de revenus fournis

Après la signature :

  • Surveillez la situation financière du débiteur principal

  • Si des difficultés apparaissent, anticipez en consultant rapidement un avocat

  • En cas de mise en demeure de la banque, ne payez pas immédiatement sans avoir fait vérifier la validité de votre engagement

  • Vérifiez si votre conjoint a obtenu ou pourrait obtenir l'annulation de son cautionnement pour disproportion

Points de vigilance spécifiques :

La disproportion s'apprécie au moment de la signature, pas après. Si vos revenus baissent par la suite, cela ne remet pas en cause votre engagement (sauf procédure de surendettement).

Le caractère solidaire du cautionnement signifie que la banque peut vous réclamer 100% de la dette sans avoir à poursuivre d'abord le débiteur principal ni à diviser la dette entre plusieurs cautions.

La durée de votre engagement correspond généralement à celle du prêt garanti, soit souvent 15 à 25 ans pour un emprunt immobilier.

Conclusion : Un engagement risqué à ne pas prendre à la légère

Le cautionnement solidaire est l'un des actes juridiques les plus dangereux pour un particulier. Lorsqu'il est souscrit par deux époux, la fausse impression de sécurité ("nous sommes deux, donc chacun paiera la moitié") peut conduire à des situations financières catastrophiques.

Retenez ces trois points essentiels :

  1. L'annulation du cautionnement de votre conjoint ne vous libère généralement pas de votre propre engagement. Vous devrez rembourser seul la totalité de la dette.

  2. L'indépendance des cautionnements est le principe, l'interdépendance est l'exception rare qui doit être expressément prévue dans le contrat.

  3. La prévention est votre meilleure protection : faites analyser le contrat avant signature, vérifiez l'absence de disproportion, négociez les clauses lorsque c'est possible.

Si vous êtes déjà engagé et que le cautionnement de votre conjoint vient d'être annulé, ne restez pas seul face à cette situation. Consultez immédiatement un avocat spécialisé en droit bancaire pour analyser votre contrat et explorer toutes les pistes de défense possibles : vice du consentement, manquement de la banque à son devoir de mise en garde, erreur sur l'étendue de votre engagement.

Le cautionnement solidaire n'est jamais un acte anodin. Entre époux, il peut détruire des années d'épargne et compromettre gravement l'avenir financier du couple. La prudence et l'accompagnement juridique ne sont pas un luxe, mais une nécessité absolue.

Cet article a une vocation informative et ne constitue pas un conseil juridique personnalisé. Chaque situation est unique et mérite une analyse par un professionnel du droit.

Table des matières :

Guillaume Reynouard

Avocat au barreau de Strasbourg

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